Ils ne lâchent pas la grappe
Camille, Grégory et Bastien : le vin et le partage en héritage
Dans la famille Laplace, le chiffre trois revient comme un fil rouge. Trois générations de vignerons embouteilleurs, trois trentenaires aujourd’hui aux commandes et trois expressions d’un même vignoble : Madiran, Pacherenc du Vic-Bilh et la gamme décomplexée de la Basse-Cour. À Aydie, au cœur du Vic-Bilh, la famille Laplace explore le Tannat sous toutes ses facettes, entre héritage, liberté et plaisir. Rencontre avec Camille, la benjamine du trio, voix sensible d’un vignoble historique qui avance sans nostalgie, mais avec beaucoup de mémoire.
Un retour inattendu
Camille Laplace a grandi au domaine familial d’Aydie sans jamais imaginer y faire sa vie. En août 2019 pourtant, elle y revient « pour quelques mois », le temps des vendanges et de la mise en bouteille, avant un départ prévu pour Paris au printemps suivant. Après plusieurs années comme manager dans la restauration rapide, elle s’imaginait une autre trajectoire. Mais deux mois après son arrivée, la comptable de l’exploitation -vingt ans de maison- annonce son départ. Le père de Camille, François, lui demande alors de prendre le relais. « Le temps de recruter« , promet-il. Mais aucune annonce ne sera jamais publiée. Puis le Covid arrive, balayant les projets parisiens.
“Aujourd’hui, c’est sans regret, sourit Camille. Je suis restée par choix.” Ce qui devait être une parenthèse devient un engagement. En 2020, elle reprend officiellement le domaine avec son frère Grégory et leur cousin Bastien. Une transmission accélérée, rendue nécessaire : jusqu’alors, le vignoble était géré par le père de Camille, ses deux frères et sa sœur. Les années pesaient, le projet aussi. Il fallait insuffler un nouveau souffle.

Grégory travaillait déjà sur l’exploitation, côté production. “Mon frère a la vigne dans la peau. Depuis tout petit, il adore conduire les tracteurs, travailler le sol. Bastien, lui, est un communicant instinctif, à l’aise avec les clients, les déplacements, la parole.” Deux profils complémentaires auxquels manquait un pôle essentiel : la gestion. Celui que Camille allait naturellement incarner. « La passation a été rapide. Ça n’a pas été simple au début, mais cela nous a permis de laisser vite notre empreinte. Ça a été à la fois un moment difficile et d’opportunité. » Un tournant rendu possible grâce à un ingrédient clé : la confiance.
« Notre père croyait en nous. »
Ce regard bienveillant leur a permis de ne pas se sentir écrasés par l’héritage et d’oser lancer de nouveaux projets.
Le trio : chacun sa place, tous ensemble
« Les garçons et moi sommes parfaitement complémentaires« , répète Camille. Grégory pilote la production, de la vigne à la vinification. Bastien s’occupe du commerce, sillonne les routes de Pau à Paris, parfois au-delà des frontières. Camille gère les finances, l’administratif et la vision d’ensemble. « Chacun sa cour de récré ! », résume-t-elle avec malice.
Mais la véritable force du trio réside dans la polyvalence. « Quand l’un est absent, un autre prend le relais. Et tous les nouveaux projets se construisent à trois, autour d’une table. » Une culture du partage héritée de leur père, habitué à aller vers les gens, à vendre, à voyager, à ouvrir des portes. Des bases essentielles à l’heure où la communication devient le nerf de la guerre.
Le domaine repose aujourd’hui sur une équipe d’une dizaine de permanents : cheffe de culture, maître de chai, assistance commerciale, comptable, ouvriers polyvalents. Les vendanges du Madiran sont mécanisées, celles du Pacherenc du Vic-Bilh restent manuelles – comme l’exige l’appellation.

“On fonctionne sans hiérarchie lourde, dans un esprit d’horizontalité. Il faut une équipe autonome, qui aime porter des projets.” Une philosophie à l’image de cette nouvelle génération : collaborative, agile et résolument tournée vers l’avenir.
1963 : quand un chef change tout
Pour comprendre l’histoire des Laplace, il faut remonter à 1963. À l’époque, l’exploitation est en polyculture : vignes, céréales, bovins. Le vin est vendu en vrac à un négociant. Jusqu’au jour où André Daguin débarque à Aydie. Le chef restaurateur, dont l’établissement à Auch figure parmi les meilleures tables françaises, cherche un Madiran pour accompagner son célèbre confit de canard. Il goûte une cuve du grand-père. Le coup de foudre est immédiat. « Le restaurateur a alors poussé mon grand-père à faire sa première mise en bouteille« , raconte Camille. « Peu convaincu au départ, celui-ci est finalement soutenu par son propre père. » Le chef gersois s’engage même à acheter la production des trois premières années : 4 000 bouteilles par an. À l’époque, c’est considérable.
L’embouteillage devient un acte fondateur. Malgré des céréales alors plus rémunératrices, la famille fait un choix clair : investir dans le vignoble. Le chai s’agrandit, les plantations se diversifient, notamment avec du Pacherenc du Vic-Bilh en blanc, sec et moelleux, à base de petit et gros manseng.
En 1990, une crise sanitaire frappe les troupeaux bovins. Nouveau tournant : l’élevage est abandonné pour se consacrer exclusivement au vin. Aujourd’hui, le domaine s’étend sur une cinquantaine d’hectares, une taille conséquente, mais toujours gérée dans un esprit familial. Lorsque la nouvelle génération prend les rênes en 2020, l’outil est solide mais vieillissant. « Reprendre un domaine, c’est comme rénover une maison ancienne, explique Camille. On découvre les failles au fur et à mesure. Il faut parfois déconstruire pour mieux reconstruire. » Par exemple, certains porte-greffes ne sont plus adaptés au climat, qui change. Les pratiques doivent évoluer. La restructuration est encore en cours, cinq ans après la reprise.

Le Tannat comme signature
Chez les Laplace, tous les rouges et rosés sont en 100 % Tannat. Un choix assumé. « Le Madiran souffre encore d’une image trop dure, trop austère, alors qu’il a énormément évolué« , constate Camille. Sans étude de marché, mais avec beaucoup d’intuition, le trio décide de répondre à une nouvelle attente : une consommation plus conviviale, décomplexée. Moins de bois, plus de fruit. Et surtout, la création de « La Basse-Cour », une gamme hors appellation, libre et joyeuse, aux noms qui font sourire : Les Deux Vaches Rouges, Les Trois Petits Cochons roses, La Poule aux Œufs d’Or, Le Vilain Petit Canard.
La star ? Les Deux Vaches Rouges, une cuvée créée par le père de Camill, déjà pensée hors des cadres classiques. Vinifications simples, étiquettes mémorables, communication décalée.
On voulait retransmettre l’éducation que nous avons reçue : le vin comme moment de partage.
La Basse-Cour devient alors un manifeste : le vin peut être ouvert sans crainte, partagé sans mode d’emploi.

Partager, avant tout
Aujourd’hui, le domaine produit 500 000 bouteilles par an, réparties sur une douzaine de cuvées. 90 % des ventes sont destinées aux professionnels, 10 % aux particuliers. Le Sud-Ouest reste le cœur de marché, avant la France et une petite part à l’export. Mais au-delà des chiffres, ce qui anime les Laplace, ce sont les échanges. « On rencontre beaucoup de monde et c’est une chance – que ce soit au sein du monde du vin, des restaurateurs, des cavistes, dans le milieu de l’entreprise ou le grand public à l’occasion des portes ouvertes. Le domaine est devenu un lieu de vie. »
Les portes ouvertes de l’appellation Madiran, tous les troisièmes week-ends de novembre, sont de vrais succès. « Tous les vignobles se bougent à cette occasion, créent des animations, des repas et des dégustations durant tout le week-end. Le public est plus familial. » Chaque année, l’événement attire toujours plus de visiteurs qui viennent des trois départements Pyrénées-Atlantiques, Gers et Hautes-Pyrénées.
Une approche sensible et décomplexée
« Pendant le Covid, beaucoup de clients disaient : Oh non, je ne m’y connais pas en vin…« , se souvient Camille. Chez les Laplace, une seule question compte : Tu aimes ou tu n’aimes pas ? Pas de jargon, pas de rituel figé. Issus du monde paysan, ils revendiquent un rapport sensible au goût. Pas de jargon, pas de rituel figé. Issus du monde paysan, ils revendiquent un rapport sensible au goût. Leurs vins sont pensés pour la polyvalence. Et Camille aime bousculer les idées reçues : « Il y a une association qui est souvent faite entre le fromage et le vin rouge, alors qu’en réalité, il vaudrait mieux l’associer avec le vin blanc. Il faut absolument essayer des vins un peu sucrés, des demi-secs avec des Roquefort, ça sublime les arômes !« .
Longue vie au Madiran
Revenue à Aydie, là où sont ses racines, Camille Laplace avance avec une ambition simple : faire durer le domaine. Avec du travail, de la persévérance et une capacité permanente à se remettre en question.
À Aydie, la famille Laplace trace son chemin, entre héritage et élan, sérieux et malice. Et rappelle, bouteille après bouteille, que le vin n’a pas besoin d’être compliqué pour être sincère. Le Madiran change de visage. Une nouvelle génération de vignerons s’empare de l’appellation, la fait évoluer sans la renier et l’ouvre, enfin, à l’apéritif.
Si dans quinze ans on nous demande le secret de notre réussite, ce sera celui-là : on ne lâche rien.

Et retenez bien qu’en choisissant le circuit court, chacun peut devenir un acteur du changement, en savourant des produits de qualité et en redonnant du sens à ses choix alimentaires. Alors, la prochaine fois que vous croisez un producteur au marché ou que vous poussez la porte d’un artisan, soyez heureux de partager un moment avec celles et ceux qui réinventent notre lien à la terre.