Dur à la tâche, tendre avec la mâche
Pierre Testé, onzième génération de fermiers. Maraîcher bio à l’instinct bien ancré
Ancien ouvrier du bâtiment, Pierre Testé s’est installé en maraîchage biologique en 2010, sans plan établi, mais avec une solide capacité à retrousser ses manches. Entre la cueillette des légumes, l’organisation de la boutique à la ferme et les marchés de la plaine de Nay, il nous accorde une heure pour raconter son métier, ses saisons, ses doutes, et cette manière bien à lui de faire face aux difficultés : avec instinct, humour et persévérance. Rencontre avec un homme qui aime profondément son métier et qui prend, entre deux récoltes, le temps précieux de nous raconter ses salades.

Inarrêtable
À 46 ans, Pierre Testé a l’énergie de ceux qui n’ont jamais appris à lever le pied. “Pierre qui roule n’amasse pas mousse”, dit le dicton . Chez lui, il prend presque valeur de mode de vie. Sur la ferme familiale de Mirepeix, le travail ne manque jamais : légumes à ramasser, serres à surveiller, boutique à ouvrir, marchés à préparer. Et toujours cette impression que le temps est compté, qu’il faut aller vite avant que la météo n’en décide autrement. Pierre incarne la onzième génération à travailler ces terres. La ferme date des années 1600. À Mirepeix, autrefois, elles étaient nombreuses, ces exploitations agricoles. “Il y avait une dizaine de fermes dans le village. Aujourd’hui, il ne reste plus que la nôtre… et un apiculteur.” Le constat est posé sans amertume, presque factuel. Pierre n’est pas homme à s’appesantir. Il préfère agir.
Du bâtiment aux légumes
Avant de devenir maraîcher à temps plein, Pierre a longtemps mené une double vie. Ouvrier plâtrier, il enchaînait quarante-cinq heures par semaine sur les chantiers. Le soir et le week-end, il rentrait à la ferme pour s’occuper d’un élevage de poulets plein air et de six vaches. “J’ai fait ça pendant dix ans. Je bossais comme un forcené.”
Lorsqu’il s’installe en maraîchage biologique en 2010, le changement est radical. Il vend le cheptel, arrête les poulets et se consacre entièrement aux légumes. “Quand j’ai commencé à travailler sur l’exploitation, j’avais l’impression d’être en vacances.” Le mot surprend, tant le métier est exigeant. Mais après des années de cumul, travailler sur ses propres terres avait un goût de liberté retrouvée. Il s’installe directement en bio, conseillé par des maraîchers proches de la retraite. La ferme compte une dizaine d’hectares.

Un métier plaisant… et ingrat
Dans la plaine de Nay, le maraîchage est une histoire ancienne. “Il y a toujours eu beaucoup de maraîchers à Meillon et Assat, quelques-uns à Mirepeix, Boeil-Bezing aussi.” À une époque, des camions entiers de concombres partaient vers tout le Sud-Ouest. Puis les équilibres ont changé. La concurrence s’est intensifiée, les volumes ont augmenté ailleurs.
Le maraîchage, Pierre le dit sans détour : “C’est à la fois très plaisant et assez ingrat.” Plaisant pour le rythme des saisons, la satisfaction de voir pousser ce que l’on a semé. Ingrat parce qu’il dépend du climat, de la main-d’œuvre, des marchés — parfois d’un simple coup de vent. La main-d’œuvre, justement, reste l’un des défis majeurs. Certaines périodes sont particulièrement tendues. « Les fêtes de Nay tombent en plein dans la saison des courgettes. Elles prennent sept centimètres par jour ! Si à huit heures personne n’est là, je sais qu’au lieu de deux heures, on va travailler le double. »
Du gros à la vente directe : virage décisif
Pendant plusieurs années, Pierre travaille en vente de gros. “Les premières années ont été magnifiques.” Puis d’autres bassins de production se sont positionnés, notamment en Bretagne. “ Ils se sont mis à commander le prix national.” L’équation économique ne tient plus. Pierre freine, puis arrête le gros.
Depuis longtemps, il réfléchissait à un magasin à la ferme. Le confinement de 2020 va accélérer les choses. » En quarante-huit heures, c’était fait. On a découpé des palettes à la tronçonneuse, bricolé des étals, posé des caisses… et ouvert. » Sans fioritures. Le succès est immédiat.
Après le Covid, les clients occasionnels disparaissent, mais une clientèle fidèle reste. Suffisamment pour faire vivre l’exploitation. La vente directe devient le pilier du modèle. Pierre élève aussi une cinquantaine de poules pondeuses en plein air. Les œufs complètent l’offre, tout comme les produits d’épicerie qu’il a progressivement intégrés : farine, huiles, pâtes, riz, légumineuses, fruits secs. Très vite, Pierre ouvre sa boutique à d’autres producteurs : fromages, volailles, charcuterie, pains, pâtisseries, plantes. La première chose qu’il a déléguée ? La vente. Sur les marchés et au magasin. “Je n’ai pas la tchatche!” Il le dit en riant, conscient de ses limites, mais aussi de l’importance de savoir s’entourer.

Produire toute l’année
Pierre produit toute l’année, avec un pic estival. « Juin, juillet, août. C’est là où j’arrive à capter le plus de main-d’œuvre. » Beaucoup de courgettes, énormément de tomates. Sur dix tonnes produites en 2025, seuls 200 kilos partent chez un grossiste. “Et tout est parti.” Pour informer ses clients, Pierre utilise les réseaux sociaux, méthode héritée des habitudes prises pendant le Covid.
L’hiver, place aux légumes de garde : poireaux, carottes, blettes, épinards. En décembre, les jours raccourcissent, la croissance ralentit. “Ça nous permet de ne pas ramasser entre Noël et le Jour de l’An.” Une pause relative, mais précieuse. Ce que Pierre préfère dans son métier ? Le cycle. « Le démarrage des tomates, c’est l’euphorie. Puis à l’automne, je ne peux plus les voir. L’hiver, on sature des choux. Et au printemps, tout recommence. » Chaque saison apporte sa joie… et sa lassitude.
Le conseil du maraîcher : “En décembre, les cucurbitacées commencent à avoir des petits éclats de pourriture ; il faut donc rapidement les cuisiner en soupe puis, soit les congeler, soit en faire des conserves, mais attention, la conserve, c’est du matériel dédié et un savoir-faire.”

Composer avec le climat et les cycles
De 2010 à 2015, Pierre a subi la grêle chaque année. En 2015, deux fois. « J’étais le seul du secteur. » Depuis, la tendance s’est inversée. Mais le changement climatique amène d’autres défis : vents violents, moins de gelées, explosion des limaces au printemps. Pierre ajuste sans cesse. Il plante plus tard, observe, s’adapte. Sans recette miracle.
Le grand cœur de Pierre
« J’ai tout fait à l’arrache. Je n’ai jamais fait de plan économique. » Son passé dans le bâtiment lui a appris à reconnaître la fatigue, à comprendre les contraintes physiques du métier. “Quand une culture est mal préparée, ça se paie à la cueillette”. Une attention rare, empreinte d’humilité. Les idées, pourtant, ne manquent pas : petits fruits, cueillette à la ferme, ateliers de conserves, marchés gourmands. « Il faudrait trois bonshommes pour tout faire ! », plaisante-t-il.
Ce qu’il appelle improvisation ressemble surtout à une intuition forgée par l’expérience.
Une manière d’habiter le temps
L’hiver débute à peine, et le rythme va ralentir sans jamais vraiment s’arrêter. Dans les champs de Mirepeix, les légumes d’hiver prennent place, les jours vont rester courts encore quelque temps.
Pierre Testé connaît ce rythme par cœur. Il sait que chaque saison porte ses efforts, ses fatigues et ses joies simples. À 46 ans, il continue d’avancer sans plan établi, mais avec une confiance intacte dans ce que la terre lui rend, à condition de s’y engager pleinement.

Et retenez bien qu’en choisissant le circuit court, chacun peut devenir un acteur du changement, en savourant des produits de qualité et en redonnant du sens à ses choix alimentaires. Alors, la prochaine fois que vous croisez un producteur au marché ou que vous poussez la porte d’un artisan, soyez heureux de partager un moment avec celles et ceux qui réinventent notre lien à la terre.